Mais que se passe-t-il au Liban ?

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Le Liban est cette « maison aux nombreuses demeures » dont parle l’historien libanais Kamal Salibi. Une maison aux portes grandes ouvertes où s’engouffrent souvent des vents contraires qui surfent sur des remous intérieurs, politiques, économiques ou sociaux. C’était déjà le cas en 1958, lorsque les Libanais se sont entre-déchirés les armes à la main pour ou contre le nassérisme, selon un clivage largement confessionnel (chrétiens pro-occidentaux et musulmans pro-nassériens). Dix-sept ans plus tard, l’arrivée des réfugiés palestiniens déclenchait une guerre intestine de quinze ans suivant des lignes de front également communautaires. A la faveur de la guerre, et pour faire du Liban un atout dans sa lutte contre Israël, la Syrie y a étendu depuis 1976 une hégémonie que nul, au sein de la communauté internationale, ne lui contestait il y a encore deux ans.

 

Aujourd’hui, on peut considérer plusieurs facteurs qui rendent le pays du Cèdre vulnérable à l’instabilité politique :

  • La mosaïque communautaire, ethnique et religieuse du pays qui, à défaut de faire sa richesse, est régulièrement vecteur de conflits.

  • L’ingérence syrienne historique dans les affaires libanaises, à travers l’opposition politique, les intérêts économiques et le clientélisme, mais aussi à travers des attentats et des assassinats ciblés.

  • Les enjeux territoriaux et idéologiques confrontant d’une part l’Iran, la Syrie et le Hezbollah et d’autre part Israël, les Etats-Unis et la France.

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Des institutions aux abois

 

Au printemps 2005, les Libanais espéraient encore que l’heure de la paix était venue. Avec le retrait des troupes syriennes en avril 2005, le pays se débarrassait d’une tutelle militaire omniprésente. Les dirigeants libanais se disaient prêts à construire un Etat démocratique solide. L’espoir a vite été déçu : en l’espace de deux ans et demi, dix-sept attentats ont secoué le pays. Quatre membres de la vie politique et intellectuelle y ont perdu la vie, la dernière victime en date étant le député Antoine Gemayel, résolument anti-syrien. La guerre entre le Hezbollah et Israël en 2006 a coûté la vie à plus de quatre mille personnes. La situation économique est catastrophique, les antagonismes dans la classe politique se creusent chaque jour un peu plus. La guerre est ouverte entre les institutions. La rue est galvanisée par ce déséquilibre incessant, et difficilement contrôlable. Le gâchis est immense.

 

Ces détonateurs immédiats ont des causes politiques, démographiques et géographiques qui font de ce petit pays de cinq millions d’habitants la caisse de résonance des conflits latents du Proche et Moyen-Orient.

Politiquement, c’est une situation intenable pour le gouvernement du premier ministre Fouad Siniora (anti-syrien). Le Liban est un pays à régime parlementaire, mais la pluralité communautaire y impose un système de répartition des institutions pour chacune des trois confessions majoritaires (chrétienne, sunnite et chiite). Dans la Constitution libanaise, le président de la République doit être chrétien (maronite, la confession majoritaire chrétienne), le premier ministre sunnite et le chef du Parlement chiite. Tout déséquilibre dans cette structure menace l’ensemble de l’édifice. En novembre 2006, les cinq ministres chiites démissionnaires sapaient non seulement la représentation parlementaire de l’opposition, mais aussi les deux partis (Amal et Hezbollah) qui monopolisent pratiquement la représentativité de leur communauté (chiite). Ainsi pour les chiites, le gouvernement n’a aucune légitimité. Aujourd’hui, la crise s’est étendue à la présidence de la République. Le système de représentation du gouvernement sur la base du confessionnalisme est remis en question. Bernard Emié, ancien ambassadeur de France à Beyrouth et proche de Jacques Chirac, estimait que « le gouvernement libanais est un homme malade, aux mains d’une représentation nationale paralysée ».

 

 

Le Liban, ou le canon fumant de la Syrie

 

Entre 1990 et 2005, la politique libanaise s’est essentiellement faite à Damas.

La relation entre les deux pays remonte à plusieurs décennies. Pour les nationalistes syriens, le Liban n’a jamais existé. Le rêve qu’ils caressent depuis l’indépendance de la Syrie en 1946 est de former la Grande Syrie mythique (bilad al Cham, le pays de Cham, fils du Noé biblique), élargie jusqu’aux Territoires Palestiniens occupés et à l’Irak. Sur les cartes de l’Etat major syrien, il est fréquent de voir le Liban représenté comme une région de la Syrie, sans frontière officielle.

La Syrie a su tirer profit de la mosaïque culturelle présente au Liban en soutenant successivement l’une puis l’autre ethnie, finançant directement des milices et des partis politiques comme Amal, et plus tard le Hezbollah (fondée en 1982), en plaçant dans les conseils d’administrations libanais des sympathisants de Damas. Durant la guerre civile (1975-1990), la Syrie, à défaut de se battre directement contre l’armée israélienne, a encouragé les guérillas notamment dans la plaine de la Bekaa et dans les montagnes du Shouf. Elle a surtout soutenu les milices musulmanes contre les Phalanges chrétiennes (alliées à Israël), et veillé à ce que le Hezbollah prenne la relève des Pasdarans (Gardiens de la Révolution iranienne) dépêchés par Téhéran dès le début de l’opération «  Paix en Galilée » en 1982. A l’issu de la guerre, lors des accords de Taëf (Arabie Saoudite) en 1989, la Syrie s’est illustrée comme le mentor et le protecteur du Liban (pax syriana), facilité par la présence de milliers de soldats et de services de renseignements syriens très efficaces. Une position acceptée par les Etats-Unis en échange du soutien syrien lors de la première guerre du Golfe.

Les pays occidentaux n’avaient pas l’intention de s’opposer à la tutelle syrienne, se souvenant de la leçon du printemps 1983, où 248 GI’s et 58 parachutistes français avaient péri à cause d’attentats probablement perpétrés par le Hezbollah. Si les Etats-Unis ont retenu la leçon pour le Liban, ils n’ont pas compris que faire la guerre avec des conscrits qui ne connaissent pas le pays n’ont aucune chance de vaincre, comme le montre la situation en Irak, et comme les Soviétiques l’avaient déjà expérimenté en Afghanistan.

Au Liban, la Syrie trouve un environnement propice aux placements bancaires, ainsi qu’un terrain idéal pour y faire travailler des milliers de citoyens syriens. Le Liban est en quelque sorte une région économiquement prospère pour la Syrie.

 

Un autre enjeu important que représente le Liban pour la Syrie, c’est sa position frontalière avec Israël. Et le pion qui est manié avec habileté sur cet échiquier, c’est le Hezbollah. Officiellement, Israël et la Syrie sont toujours en guerre : seul un cessez-le-feu a été signé entre les deux pays à la suite de la guerre du Kippour en 1973. Damas désire toujours récupérer le Golan, ce plateau annexé par Israël pendant la guerre des Six-Jours (1967), qui offre notamment l’accès au Jourdain, l’une des rares sources hydrauliques d’une région désertique. Le Liban, lui, a perdu pendant cette même guerre les fermes de Chebaa, une terre fertile très peuplée. Le Hezbollah se bat depuis 1982 pour récupérer ce territoire, situé en pleine zone de sécurité israélienne, dans le sud du Liban. Ce sont les affrontements dans cette région entre Tsahal (l’armée israélienne) et le Hezbollah qui a ouvert la porte à la guerre de l’été 2006.

 

Le Hezbollah, symbole de la résistance arabe au milieu des influences régionales

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Le Hezbollah n’aurait jamais pu tenir tête à la puissante Tsahal sans l’aide militaire de la Syrie, elle-même partenaire de l’Iran. Au temps de la lutte acharnée entre le parti Baas syrien et Baas irakien, Damas pouvait déjà compter sur son allié perse pour prendre l’Irak à revers (guerre Iran Irak de 1980 à 1988). De plus, Iran et Syrie ont depuis 1979 (arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeyni en Iran) un ennemi commun, Israël. Mais les modalités de cette « guerre froide » restent différents dans l’un et l’autre cas. En fait, ce serait la Syrie qui se vendrait au plus offrant. Pourquoi pas demain aux américains ?

A la fin de la guerre de 2006, Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah depuis treize ans, devient la figure chiite la plus populaire du Moyen-Orient. Le Hezbollah contribue largement au retrait israélien du sud-Liban en 2000. En janvier 2004, son aura avait été grandie avec l’échange de prisonnier le plus spectaculaire jamais observé dans la région : les corps de trois soldats israéliens tués au combat en 2000 et un colonel capturé en 2001 sont remis à leur patrie. En contrepartie, le Hezbollah obtient la libération de 30 prisonniers libanais et de 420 détenus palestiniens. Les corps de 60 militants tués au combat et les cartes révélant l’emplacement des mines posées au Liban sud par l’armée israélienne lui sont également remis. Hassan Nasrallah, malgré sa popularité, ne sera jamais ministre, comme il l’indique lui-même : « Un membre du gouvernement doit pouvoir voyager librement. Je ne le peux pas, les Israéliens m’attendent. Entre eux et moi, dit-il en souriant, il y a une longue histoire de vengeance. »

 

Si on suppose qu’il est le vainqueur de la guerre, on sait en tout cas qui est le véritable perdant : la population civile libanaise, prise en otage par le Hezbollah et méprisée dans son ensemble par Israël. Si le Hezbollah avait été créé à la fois pour combattre Israël et pour fonder dans la région un Etat islamique sur le modèle iranien, son leader a plusieurs fois affirmé que, en raison « de la diversité religieuse propre au Liban », un Etat islamique, « qui ne peut en aucun cas être imposé par la force, n’est pas à l’ordre du jour. » Aujourd’hui, en dehors des 14 députés présents au Parlement, le Hezbollah est le premier employeur du Liban. Il subventionne et dirige des hôpitaux, des écoles et des crèches, possède une chaîne de télévision et environ 60 000 roquettes Katioucha prêtes à l’emploi.

 

[La guerre de l’été 2006 est une véritable catastrophe pour le Liban. Le pays est bombardé sans relâche, les centrale électriques, les ports et les raffineries pétrolières sont détruits dès les premiers jours. Les ponts sont coupés, le ravitaillement et l’aide humanitaire se font difficiles. Des villages comme celui de Canaa connaissent des massacres abominables tandis que le Hezbollah tire des roquettes à l’aveuglette sur les villes israéliennes. Des deux côtés, on utilisent des bombes à fragmentations, ces bombes qui explosent et répandent de minuscules explosifs, toutefois assez puissants pour pulvériser une jambe. Human Rights Watch dénonce ces armes, interdites par la Convention de Genève. Aujourd’hui encore, de temps en temps, un enfant marche sur l’une de ces bombes, très difficiles à détecter.]

 

 

Selon Mohamed Noureddine, directeur d’un think tank proche de Hassan Nasrallah, « La clef de la stabilité au Liban réside dans une avancée rapide des relations américano-iraniennes et une solution au problème palestinien. »

Il faut maintenant éviter que Damas trouve davantage intérêt à coopérer avec Téhéran qu’avec Washington. Les diplomaties occidentales l’ont bien compris.

La France a envoyé Bernard Kouchner à Beyrouth à cinq reprises en six mois. Le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, s’y est également rendu. A peine reparti, le ministre des Affaires étrangères italien, Massimo D’Alema, prenait la relève, suivit par deux autres ministres européens. De même pour le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, et le roi Abdallah de Jordanie, qui se sont rendus à Damas pour préparer la réunion d’Annapolis et atténuer les tensions entre la Syrie et le Liban en cette période de crise politique. Cet activisme diplomatique vise concrètement à chasser l’Iran de la scène libanaise, et à ménager les relations entre Damas et les capitales occidentales.

 

Toutes les options restent ouvertes au Liban, y compris les pires, tant que les crises régionales actuelles (la question palestinienne et le bourbier irakien) ou à venir (le nucléaire iranien) n’auront pas trouvé leur propre règlement.

 

 

Victor Lassalle

 

Published in: on 12 décembre 2007 at 11:59    Comments (1)  

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  1. hm. informative :)


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