Le plus important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage

La presse écrite traverse une période douloureuse. Elle découvre avec dégoût la principale crise de son histoire, et ne la traverse pas sans dégâts. Pas seulement la presse française, mais dans bien des pays européens la chute du lectorat est vertigineuse. Elle défie leur stabilité économique et les mesures prises pour la redresser, car rien n’est gagné, ni pour les journaux, ni pour la pluralité de l’opinion publique.


Le journal quotidien Libération peut servir en bien des points à déterminer quelles sont les causes de cette pathologie de la presse, autant qu’on puisse les déterminer, et quels sont les remèdes miracles que concoctent dans leurs laboratoires ces nouveaux actionnaires alchimistes, qu’ils déversent comme un gaz hilarant sur les salariés du journal en quarantaine.

Si la baisse du chiffre d’affaire, ou plutôt le déploiement de la dette, n’est pas une affaire nouvelle dans l’ensemble de la presse écrite de ces dernières années, l’écrasement facial de Libération n’est pas non plus le fruit du hasard. Non pas qu’il le doit strictement à Serge July ou à ses mauvais décideurs financiers et marketing, mais également à une conjoncture sur le marché qui leur est particulièrement défavorable.

L’irruption sur le marché, tout d’abord, des journaux  » gratuits  » (qui ne sont en fait absolument pas gratuits puisque l’information y est payée par une taxe publicitaire invisible présente dans le prix de chacun des produits acheté), qui se sont hissé aux premiers rangs des journaux les plus diffusés. En 2005, le quotidien gratuit 20 minutes est diffusé en moyenne à 660 000 exemplaires par jour contre 137 000 pour Libération. Les gens se mettent donc à les préférer aux journaux payants, et les annonceurs s’en sont également rapprochés. Or les ventes en kiosque et la publicité composent les deux premières ressources essentielles d’un journal, le troisième étant les abonnements.

Ensuite, il faut soigneusement considérer ce que représente Internet pour la presse quotidienne. L’ensemble des industries culturelles est bouleversée par la montée en puissance des différentes possibilités qui s’ouvrent sur le Web. Il est important de se rappeler que la nouvelle chaîne d’information continue France 24 s’est ouverte sur Internet 24 heures avant son apparition sur le câble et le satellite. Le prix dérisoire que les consommateurs payent pour avoir accès au plus vertigineux système d’informations jamais connu explique l’absence d’un lectorat de papier suffisant pour satisfaire le besoin, « l’offre » des presses quotidiennes.

 

Un nouveau souffle ?

Chez Libération, c’est en moyenne 202 000 exemplaires papier et 150 000 visiteurs en ligne par jour. Le site Internet, nouvellement rafraîchit par une formule proposant un accès toujours plus simple et plus pertinent à une large palettes d’informations, attire toujours plus de visiteurs au détriment des exemplaires papiers. Il est vrai qu’on y trouve la possibilité de communiquer et d’émettre directement son opinion avec l’équipe de Libération ou les autres lecteurs internautes, de recevoir des newsletter sans bouger le pouce, de se satisfaire de dépêches AFP ou Reuters rapidement arrangées car le site est en permanence réactualisé. Ce qui transforme le lien de sympathie qu’on a pour le journal. Cela donne surtout le sentiment aux internautes de participer directement à cette démocratie d’opinion, opérer de la même manière qu’un journaliste en cherchant des informations, en les comparant, en les critiquant et en partageant son avis, ce qui est beaucoup plus laborieux avec la presse écrite et le système postal.

 

Mais c’est l’édition papier de Libération qui a subit récemment le plus grand changement. Son format, plus petit, plus pratique, plus maniable. Sa couverture, rajeunit à la mode des tabloïds anglais, une grande image choc déployée à la manière d’une publicité. Il ne lui manquerait plus que la froideur du papier glacé qui les caractérise. Pourtant l’intérieur a prit la chaleur d’un restaurant autrichien : des citations et extraits de lois, des estimations et statistiques en gros caractères remplissent les colonnes en petits encadrés, mis en évidence au milieu d’articles d’analyses parfois acrobatiques, illustrant les accroches photographiques. De temps en temps, une petite publicité en bas de page, soit pour un film, une association, des propositions avantageuses d’abonnement au journal, une pub pour Libération.fr . Toujours une place également pour la SLL (Société des Lecteurs de Libération), proposant au lecteur de devenir membre actif en versant des fonds à partir de 15 euros, dans l’objectif de « défendre l’indépendance éditoriale de Libération » et d’amener l’association « à prendre une participation dans le capital du journal ».

Voilà jusqu’où peut aller la crise à Libé

 

Libé en arrêt de maladie

Car ce qui semble être le plus représentatif de la crise que traverse le titre c’est sa récente recapitalisation. Le quotidien connaît une chute vertigineuse de son lectorat entre 2001 (171 500 exemplaires par jour) et 2005 (136 000). Alors que le quotidien crie faillite dès 2004, Serge July s’entretient avec Edouard de Rothschild au cours des réunions extraordinaires du Siècle, club fermé rassemblant les plus imposantes personnalités françaises en matière politique, économique et culturelle. Serge July serait-il un réfractaire au milieu d’une horde de conservateurs ? Non, il va simplement assumer l’échec que veut essuyer son journal, et conduit Edouard de Rothschild à devenir l’actionnaire principal du titre à hauteur de 38,8% du capital le 20 janvier 2005, avec l’aval des salariés. Il devrait conserver son statut jusqu’en 2012. C’est 20 millions d’euros qui allaient être injectés directement au redressement de Libération. Cependant, le terrible plan de licenciement concernant 76 postes sur 276 fait l’effet d’une bombe rue Béranger, au siège du journal. La grève la plus importante du journal éclate le 25 novembre 2005, demandant l’abandon du projet, ce qui fut naturellement une illusion. Serge July, fondateur et maître spirituel du titre est « contraint » à la démission ainsi que le directeur général Louis Dreyfus. La tension est à son comble, les désaccords fusent entre les salariés, et le 22 novembre 2006 au matin le directeur de la rédaction Antoine de Gaudemar est remplacé par Laurent Joffrin, ancien chroniqueur de Libé et ancien rédacteur en chef du Nouvel Observateur, qui devient PDG du titre. La SLL est alors créée à l’initiative des salariés.

Au 2 juillet 2006, La Société Civile du Personnel de Libération (SCPL) possède 18, 45% du capital, Pathé 16%, 3i Gestion 10,53%, Les Amis de Libération 10,06%, Suez 2,53%, El Mundo 1%, La Libre Belgique 1% et Le Nouvel Observateur 0,77%.

 

Et la lumière fut…

 

La question du nouveau statut de la société restait en suspend et controversée depuis des mois. Edouard de Rothschild imposait effectivement de nouvelles conditions à son investissement. Le mercredi 3 janvier 2007, le vote donne raison aux exigences de l’actionnaire principal : « L’approbation par les salariés du changements de statut de Libération va entraîner la transformation du quotidien en société anonyme, dotée d’un conseil de surveillance et d’un directoire. Ce changement conduit également à l’abandon par la Société civile des personnels de Libération (SCPL), qui représente les actionnaires-salariés, du droit de veto dont elle dispose actuellement sur les grandes décisions touchant au journal : augmentation du capital, filialisation et nomination du PDG. » (Libération.fr du 4 janvier 2007). La SCPL conserve néanmoins un droit de veto sur la nomination du directeur de la rédaction.

Le lendemain, après avoir fait une sorte de coup d’Etat démocratiquement accepté par les salariés, Edouard de Rothschild peut se vanter d’avoir préparé un terrain propice à intéresser de nombreux investisseurs. « Dans un contexte difficile, nous avons réussi à boucler cette augmentation de capital en deux mois », se félicite Rothschild dans une interview au Monde le 5 janvier. Et les heureux vainqueurs de cette partie de poker sont :

5,8 M€ Edouard de Rothschild (Holding Financier Jean Goujon)
5,0 M€ Carlo Caracciolo, à titre personnel (co-fondateur de La Repubblica)
1,5 M€ Pathé
1,2 M€ Mediascap, société du groupe de La Libre Belgique – La Dernière Heure
1,2 M€ d’une dizaine d’investisseurs à titre personnel parmi lesquels Pierre Bergé, André Rousselet, Bernard Henri Lévy, Henri Seydoux
0,3 M€ Suez

(D’après Libération du 5 janvier 2007)

 

Cette fantastique équipée apporte donc une dote de 15 millions d’euros au journal déchu, dont la dette s’élève à 12 millions pour l’année 2006. Une bagatelle pour les créanciers qui ont récemment annoncé accorder un sursis au règlement des emprunts. Peut-être eux ont-ils confiance dans le plan de redressement triangulaire Rothschild-Caracciolo-Joffrin, ce très controversé plan de redressement lorsqu’on entend les propres paroles de Rothschild : « Nous repartons sur de nouvelles bases, une culture nouvelle, un mode de fonctionnement nouveau. Ceci doit d’ailleurs s’appliquer à toute la presse quotidienne en France » (Le Monde du 5 janvier). Un mode de fonctionnement qui n’oublie pas de licencier 76 salariés, réparti sur plusieurs semaines. Heureusement pour faciliter la tâche, un guichet départ volontaire restera ouvert jusqu’au 22 janvier, et permettra aux salariés qui en profiteront d’éviter la mauvaise nouvelle un beau matin au bureau, et de retarder la commande d’anti-dépresseurs.

 

La nouvelle brochette d’actionnaires n’a décidément pas prévu de partager ses points de vue avec les syndicats. Encore moins avec les salariés qu’elle payent désormais pour faire le jeu des grands conglomérats d’entrepreneurs. Il n’est inconnu de personne que pour que les entreprises multinationales aux activités multi-diversifiées conservent leur transparence et leur légalité, il est plus sage de posséder l’un ou l’autre quotidien, voir groupe de presse. En France, les deux plus grands, Lagardère (via Hachette) et Dassault (via la Socpresse) sont tous deux des fabricants d’armes. Du point de vue de l’entreprise, il est normal qu’ils puissent acheter des journaux pour éviter d’éventuels scandales quand à leur activité principale.

Mais les nouveaux actionnaires de Libération semblent partir d’un objectif noble : faire renaître tel un phénix hors de ses cendres un des derniers quotidiens socialo-démocrate, qui, s’il peine depuis quelque temps à retrouver son identité et sa vocation, bénéficie techniquement d’ingénieurs des médias comme Carlo Caracciolo, dont le journal représente l’un des plus sain d’Italie et peut-être même d’Europe. Cependant évitons de nous réjouir hâtivement, car lorsque les gens sont capables de vendre l’information comme on vend du poulet, tous les coups sont permis.

 




Victor Lassalle

Published in: on 4 janvier 2008 at 6:50  Comments (1)  

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One CommentLaisser un commentaire

  1. Bonjour,
    votre blog a l’air pas mal, mais ça aurait pu être cool de mettre la source de votre illustration.
    Ca se faisait, dans le temps…
    Alors, je m’autocite (on n’est jamais aussi bien servi…)
    L’illustration provient de
    LeGrenier : toute la nostalgie du futur, avec de vrais morceaux de passé
    http://legrenier.roumieux.com/post/2007/08/16/Nouvelle-crise-a-Liberation

    Bonne continuation !


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