Qui veut de Libération ?

Le Figaro racheté par Dassault, le Monde recapitalisé par Lagardère, Libération renfloué par Rothschild…

Mais qu’est-ce qui a changé à Libération ? Depuis un peu plus d’un an, lors du rachat du groupe par l’homme d’affaire Edouard de Rothschild, descendant de la branche française de la glorieuse famille Rothschild du 17ème siècle, les choses ne sont plus très claires. Les « Libés », les journalistes et employés de Libération ne savent plus où donner de la tête. La réalité leur aurait-elle joué un tour ? Il remettent peu à peu en question les idées et valeurs de leur journal qu’ils entretenaient depuis sa fondation en 1973, et se font du soucis non seulement sur leur avenir de gens de plume, mais surtout pour le quotidien entier. Et il y a de quoi s’inquiéter…

 

Ce n’est pas en principe l’injection de vingt millions d’euros fournie pour la restructuration du journal par Rothschild qui les dérange, bien au contraire. C’est plutôt la violence du plan de licenciement proposée par l’actionnaire principal qui est au cœur de la crise structurelle du titre. Alors que 76 employés étaient voués à quitter l’entreprise, c’est effectivement 76 personnes ont quitté le quotidien après de lourdes négociations et l’occupation des locaux rue Béranger, au siège du journal. Des tensions qui ont provoqué le départ volontaire de plusieurs journalistes historiques ou de renommée, tel Florence Aubenas, la super otage retenue en Irak en 2005, Antoine de Baecque (rédacteur en chef adjoint chargé de la culture), Jean Hatzfeld et Dominique Simonnot (ancienne présidente de la Société des rédacteurs). Cette transformation des possesseurs du capital, en marche depuis les années 90, s’achève dans un premier temps par le retrait de son fondateur Serge July et du directeur général Louis Dreyfus des affaires du quotidien. Le 22 novembre 2006 au matin Antoine de Gaudemar (directeur de la rédaction) est remplacé par Laurent Joffrin, tout droit sorti du Nouvel Observateur après avoir plusieurs fois travaillé pour Libération dans les années 80 et 90. Une restructuration de la hiérarchie pour plus de cohésion dans la ligne éditoriale ? Pour le plus grand bien des journalistes ? C’est cette question de fond qui ressasse les difficultés de Libération à retrouver son lectorat déchu, comme pour la majorité des quotidiens français aujourd’hui.

Un cri court dans la nuit

Lors de l’occupation de la rédaction de Libé par ses employés et syndicats, la multiplication des AG et leur contact avec le public n’a pas suffit à rehausser le niveau des ventes. Cela a au moins eu l’avantage de prouver au personnel que Libération n’était plus un journal qui mobilisait les gens, et qu’eux-mêmes ne se sentaient pas forcément concernés par la chute de ce journal à l’histoire unique. Comme si une nouvelle époque arrivait en forçant la porte pour les quotidiens français.

La plupart des salariés et lecteurs pensent désormais que « leur quotidien papier appartient au passé, qu’il va rejoindre France Soir et l’Humanité à la retraite puis au cimetière des journaux, bientôt suivis par Le Figaro et Le Monde ! », comme le déclarait un jeune journaliste en grève. Ils n’espèrent plus vraiment gagner des lecteurs, au mieux les conserver, en développant de nouveaux supports, comme libération.fr bien sûr, la clef d’une certaine réussite puisque le site attire presque autant de visiteurs que le journal a de lecteurs et dont les recettes publicitaires augmentent de 40% par an. Mais aussi créer des suppléments magazines pour la fin de semaine comme le fait le Groupe La Vie-Le Monde, histoire d’y enfourner toutes les pubs qu’on a pas pu caser dans les éditions de la semaine. On imagine même de tout commercialiser : des voyages Libé, de la doc Libé, de la newsletter Libé etc. Des idées marketing surtout, qui permettent d’éviter de parler de ce qui fâche et divise l’équipe. Bientôt plus qu’un journal, un sigle de marque pour les sms, les radios numériques, et pourquoi pas des casquettes et des lacets ! Des projets qui enterrent une profession. Serge July a réussi a créer sa propre marque de fabrique, notamment à travers la glorification de sa propre personne, il a même réussi à construire une barque avec de vieux stylos inutilisés pour s’échapper du bateau qui s’est perdu au large des réalités.

Ce n’est pourtant pas un phénomène nouveau pour Libération. Alors que Serge July se vantait d’avoir fondé avec Jean-Paul Sartre « un organe quotidien entièrement libre » (en sous-entendant que « l’organe » était celui d’une gauche proche de l’extrême gauche maoïste dont Sartre était sympathisant) qui ne tenait tête aux autres quotidiens que grâce à d’heureuses donations de lecteurs et d’employés qui détenaient entièrement le capital, les temps difficiles apparurent à partir du premier plan de licenciement en 1981, inaugurant un Libé 2, et la présidence de Mitterrand. En 1982, les difficultés financières devenant évidentes, le recours à la publicité devient une nécessité dont se défendra Serge July : « Sans elle, Libération eût été « incomplet » car « de nouvelles valeurs sociales se sont imposées qui croisent celles pour lesquelles la publicité est un moyen prédisposé. Ce retour, par exemple, de l’esprit d’entreprise dans la fin des années 1970 » (Libération, 12.2.1982). Le même Serge July qui criait en 1973 « »Moi vivant, il n’y aura jamais de pub dans Libé ! ». A croire que July est mort le jour où il est devenu célèbre, le jour où le journal faisait tellement d’émules qu’il en perdait de l’argent. De 1983 à 1996, 80 % du capital est passé des salariés à des investisseurs extérieurs. Dès lors, le titre pouvait devenir la propriété de qui aurait assez d’argent pour l’acheter.

 

La jungle des enjeux

Le recours à la pub est certes un pas regrettable pour les militants de gauche, mais l’ouverture du capital au début des années 90 symbolise pour certains soit une victoire du capitalisme qui s’installe dans tous les domaines mêmes dans ceux qui n’ont en principe pas de vocation lucrative, soit carrément une démonstration de la limite de la liberté d’expression. La publicité, que beaucoup considèrent comme un pacte diabolique scellé par le sang entre les bienveillants journaux et ces vendus d’investisseurs aux fonds douteux, s’étale actuellement sur une part infime des pages du journal. Aujourd’hui, j’en ai trouvé deux, l’une pour l’UNICEF, l’autre pour la sortie d’un film (« Le dernier des fous »). Les trois autres pubs, en petit encadré au bas de la page, appellent les lecteurs à adhérer à la SLL (société des lecteurs de Libération) ou à s’abonner au titre à des tarifs préférentiels. Rien à voir avec la majorité des autres quotidiens français, sans oser parler des hebdomadaires et autres périodiques qui nagent dans une purée de publicités omniprésentes, et qui eux ont la vie dure pour jongler entre les thèmes abordés dans les articles et ceux que la nécessité de la publicité exige.

Alors que l’ensemble du capital était à l’origine détenu par les salariés, désormais l’actionnaire de référence est Edouard de Rothschild, à hauteur de 38,87%. On peut se demander s’il s’est décidé à faire de l’humanitaire en sauvant le titre : si l’équipe de Serge July n’a pas été capable de faire face à la crise, pourquoi Edouard y arriverait-il ? Ne ferait-il pas mieux de créer son propre journal, proche des attentes des consommateurs selon un plan d’études de marchés classique ? Il est conscient que les 130 000 lecteurs restant de Libération sont un adorable créneau à exploiter, que les journalistes de Libération sont d’insolents analystes qui peuvent plaire aux bobos si on leur en donne les moyens. Pour affirmer la « rupture avec l’époque July » dont se réjouit l’actionnaire principal, il fera sans doute basculer doucement la ligne éditoriale vers un centre gauche plus populaire et moins intellectuel que n’aurais jamais imaginé le journal.

La presse peut être aussi dangereuse qu’une armée en campagne

La véritable question dans tout ce manège se résume à peu de choses ; Libération, ses idées et son inspiration, ont-ils encore une place dans la presse française qui, dans sa course à la compétitivité, a ensevelit progressivement l’ensemble des publications excédentaires ? Alors que les citoyens attendent un projet mobilisateur, Libé apparaît comme ne croyant plus à rien, remplaçant la mobilisation par la dérision. « Prendre Libé au tabac du coin n’est plus un rendez-vous, mais une opportunité ! » s’exclame un fidèle lecteur. Il est intéressant de constater que ce qui se distribue le plus sur le marché sont les journaux gratuits. Cela correspond vraisemblablement à l’idéologie dominante, celle de la démocratisation des idées, de la possibilité à chacun d’accéder à l’information, même si celle-ci frôle de très près la médiocrité. En fait, il n’est plus question d’élargir son périmètre de connaissances dans les domaines intellectuels, mais de concentrer son attention sur la masse informe d’un débit astronomique d’informations réduites à quelques personnalités célèbres et évènements sporadiques. Le jeu est à l’assimilation d’un maximum de nouveautés, de manière à garder toujours une mesure d’avance sur son voisin. Ce n’est pas la qualité qui compte, mais la quantité. Retenir le nom d’un illustre inconnu qui a reçu un prix Nobel est plus important que d’en connaître l’origine et les conséquences. Cela a tendance à aller de pair avec « le baccalauréat pour tout le monde », gage de qualité selon ses défenseurs, ou au moins d’égalité entre les citoyens, cela va aussi de pair avec la dévalorisation du travail manuel. La même égalité dans l’émancipation d’une nouvelle langue française douteuse qui se résume dans les conversations sms ou msn par des abréviations dignes de rappeurs qui ont oubliés d’aller à l’école apprendre la langue de la mère à Molière. L’égalité à la française, qui espère créer ainsi la société idéale dont rêvaient nos philosophes européens, en jetant sur les tables d’étudiants des livres à la gloire de la guerre civile française de 1789, de manière à créer virtuellement des petits Voltaire. Il est temps de réaliser que la France est, dans ses approches à la réalité et surtout dans ses pratiques institutionnelles et économiques, un pays socialiste. Et si la gauche a peur des tentacules du vampire capitaliste, qu’elle se méfie avant tout de sa prise en charge des handicapés des médias. Cela commence par l’Humanité, continue par France Soir, et passe par Libération. Si le nombre de quotidiens d’analyses diminue, c’est que la diversité d’opinion est menacée par des requins financiers à la chasse au monopole. Il n’y a pas de muraille plus solide que les médias pour empêcher les entreprises de se vanter en privé de leurs scandales, restés bien tapis dans les archives de bibliothèques inconnues.

Victor Lassalle

Published in: on 4 janvier 2008 at 6:32  Comments (1)  

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  1. Où c’qu’il a appris à écrire, l’asticot ? Mystère. (Quelques fautes d’orthogrinafe sporadiques cependant)
    Oui c’est la grande histoire de la journalerie descendante, mais nous sommes en période de totale désintégration, tout est normal.
    J’apprécie ce travail costaud (en profondeur), à quoi je n’ai pas spécialement accès dans les petits journots (le Monde) que j’arrive à lire des fois. Ce pourrait être un livre qui traiterait d’un tel sujet, alors les intéressés deviendraient des acheteurs; mais cette forme compacte est sans doute plus propice à l’usage d’aujourd’hui.
    Bien rentré de T’to, et vous embrasse signé Flapion


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