Donner des cours et recevoir des leçons

Une de mes activités détente à Hébron est de donner des cours de français à une poignée de Palestiniens de l’université. Parfois c’est au centre culturel Hébron-France, parfois c’est chez moi. Aujourd’hui, c’est mercredi, il est 16h et il fait sacrément chaud. J’attends Salah, une élève Palestinienne que je vais aider à rédiger un mémoire.

A droite Beit Romano (colonie), au fond à droite le Handallah's café et à gauche c'est chez moi

A droite Beit Romano (colonie), au fond à droite le Handallah's café et à gauche c'est chez moi

Elle m’appelle pour me dire qu’elle est au checkpoint à l’entrée ouest de la ville. Ca prendra peut-être du temps, peut-être pas. Je décide de l’attendre au Handallah’s Cafe, pas loin de chez moi, et d’y boire un thé ou deux. Là-bas, il y a Samir, un jeune homme blanc aux mille tâches de rousseurs qui fait office de barman. Il ne parle pas vraiment anglais, mais s’applique pour bien articuler l’arabe. En répétant et en faisant quelques signes, j’arrive à comprendre trois quatre choses. Il persévère. Il veut savoir d’où je viens en France. Le verbe ne suffisant pas, je prend une feuille de papier et je m’applique à y dessiner une carte de l’Europe de l’ouest.

J’y place les deux principales places fortes, Paris et Strasbourg. Alors que je suis fier de moi, il ne m’offre qu’un petit sourire en retour. Il prend la feuille et commence à dessiner à son tour. Sa place forte à lui, c’est al Aqsa. Il ne plus y aller depuis bien des années.

Oui il dessine comme un enfant

Oui il dessine comme un enfant

Dans le café, il y a aussi Ismaïl, le maître de la maison, en pleine interview télévisé avec un journaliste américain. Il lui demande s’il a vu la scène du meurtre il y a quelque semaines (un soldat avait tiré sur un manifestant Palestinien dans la vieille ville, le tuant). Il ne lui répond que par des petites phrases, si courtes que je sens l’impatience du journaliste : des phrases trop courtes et mal articulées ne peuvent pas être exploitées dans un reportage TV. Après un quart d’heure de tentatives, le journaliste, visiblement lassé, paye et s’en va, assurant qu’il reviendra un de ces jours pour refaire une interview. La Palestine est le centre du monde pour les trois religions, pour les voyageurs, mais aussi pour les journalistes. Parfois on dirait qu’une personne sur trois est journaliste.

Vu de l'intérieur du café

Vu de l'intérieur du café

Ismaïl me sert un café, et on parle de Handallah, de son auteur défunt Naji Ali, je lui montre mes photos du Mur de Bethleem et Ramallah, il me parle des T-shirt qu’il vend vingt shekel.

« Je t’en prend deux pour 30 ».

« Non, mais je te les vend pour 35 ».

« Est-ce que tu connais Jawwad ? »

« Quel Jawwad ? »

« Jawwad de Hébron, il m’a dit qu’il était FPLP avec toi ».

Et là Ismaïl me balance son CV.

Le Mur à Bethleem

Le Mur à Bethleem

« Pendant la 1ere Intifada, j’étais le leader du FPLP à Hébron. Ils (les Israéliens) m’ont attrapé et je suis allé plusieurs fois en prison. En 2002, j’y suis retourné pour 5 ans, sans interruption. Chaque semaine, pendant 3mois, ils me mettaient dans une cellule si petite que je ne pouvais pas allonger mes jambes. Ca durait 48 heures, sans manger. Avant de me faire sortir du trou, ils me tapaient avec des planches en bois. J’ai eu un traumatisme crânien, des côtes cassées et mon genou gauche est maintenant en mauvais état. »

Il se lève chercher des boissons. Il boite. Il revient avec deux verres, et je comprends d’où viennent ses tics à la lèvre et à l’œil quand il parle. Le traumatisme crânien ?

Il ne me dira pas ce qu’il faisait exactement en tant que chef du FPLP section Hébron. « Demande aux Israéliens : ils savent encore mieux que moi ! » Puis il poursuit :

« Entre les deux Intifada, j’étais journaliste à Jérusalem, pendant 10 ans ». Après son dernier passage en prison, dont il est sortit en 2007, Jérusalem lui était évidemment fermée, comme à tous les Palestiniens qui vivent en dehors de la ville. Membre du FPLP, ancien communiste et athée, les choses ont changé depuis. Il me dit qu’aujourd’hui il prie souvent. Il va régulièrement à la mosquée des Patriarches, à défaut de pouvoir se rendre à Al Aqsa.

« Si j’ai ouvert un café ici, ce n’est pas pour gagner de l’argent : je consomme plus de cafés que je ne n’en vends ! C’est parce que c’est ma ville. C’est parce que je ne combat plus l’occupation avec les armes, mais avec du thé et du café ! C’est pour montrer aux Israéliens qu’on est toujours là, et qu’on ne bougera pas. »

Ismaïl

Ismaïl

« Tu votes Hamas ? »

« En tout cas, je ne vote pas Fatah. Le Hamas, c’est la Résistance. Ils ont les armes, et ils savent se battre. Ils ne négocient pas tout et n’importe quoi comme le Fatah. Ils ne sont pas qu’à Gaza. En Cisjordanie aussi ils sont nombreux mais on ne les voit pas. »

Il y a deux semaines, le chef du Hamas pour la région de Hébron a été assassiné à Doura, une petite ville à quelques kilomètres au sud d’ici. C’est vrai qu’on ne les voit pas, mais ils sont là.

« Le Fatah depuis plus de dix ans est synonyme de corruption. Ils veulent garder le pouvoir, quitte à négocier tout et n’importe quoi avec les Israéliens. Crois-moi ou non : en 1987, un très bon ami à moi était à Tunis (l’OLP était alors réfugié à Tunis après s’être fait expulsé du Liban en 1982). Le Mossad est venu en pleine nuit assassiner Abu Jihad (chef de la branche armé de l’OLP). Abu Mazen (Mahmmoud Abbas) était de l’autre côté de la rue, il a tout vu, mais il n’a rien fait. Il a continué son chemin parce que ça se passait en pleines négociations avec les Israéliens et il préférait s’assurer un poste politique que d’aider un de ses frères. »

En fait Abu Jihad s’est fait assassiné dans sa maison donc mec je ne te crois pas trop. Les Palestiniens ont tellement d’histoires comme ça à raconter qu’on se demande si certains ne sont pas de fieffés menteurs !

Salah, mon élève Palestinienne, arrive enfin. Avec son mari, pour ne pas que j’ai l’idée de lui faire les yeux doux. Ici on est jamais trop prudent, que ce soit en politique ou en relations humaines.

Gilgamesh

Published in: on 23 juin 2009 at 4:58  Comments (1)  
Tags: , , , , , , ,

The URI to TrackBack this entry is: https://victorlassalle.wordpress.com/2009/06/23/donner-des-cours-et-recevoir-des-lecons/trackback/

RSS feed for comments on this post.

One CommentLaisser un commentaire

  1. Salut intéressant ton article je connaissais pas ton blog mais maintenant oui;-)


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :